La régression intellectuelle au centre de la manipulation mentale

La plupart des personnes qui approchent de près ou de loin le phénomène sectaire ne manquent pas de s’étonner de la crédulité induite sur les adeptes. Souvent, ceux qui ont connu ces derniers avant qu’ils ne soient séduits par les propositions des gourous ou de leur porte-parole, sont stupéfaits de les voir adopter un discours simplificateur d’où est éliminé tout esprit critique. La surprise est d’autant plus accentuée que souvent ces personnes n’étaient pas antérieurement démunies intellectuellement, comme en témoigne le statut social de certains : membres du corps médical ou paramédical, enseignants, universitaires, cadres d’entreprise etc.

Certes, la vulnérabilité psychologique et affective, qui fait de ces personnes des proies faciles, n’est pas liée au quotient intellectuel, comme le montrent les nombreux cas que nous avons eu à connaître. Ces états aberrants nous conduisent toutefois à tenter, sans prétention aucune, de déceler certaines méthodes employées par les sectes pour conduire à un tel égarement.

Dans ces groupes sectaires, on va souvent invoquer le retour à un passé lointain de l’humanité. On postulera que les ancêtres détenaient un ensemble de vérités que l’évolution de la société a dilué dans le temps. Il en est ainsi de certains régimes alimentaires par des sages des temps lointains sans parler des bienfaits supposés de thérapeutiques puisées dans la nuit des temps. Pour tous ceux qui éprouvent des difficultés à affronter les réalités du moment pour des raisons diverses, il y a là une opportunité de les fuir impunément : le passé est indispensable à l’équilibre de vie alors il peut être inventé de toutes pièces. Les arguments ne sont pas réfutables, on demande de croire, c’est tout !

De même, symétriquement, les sectes proposeront un ailleurs futur, idyllique bien sûr. Cet univers projeté est construit bien souvent à partir de témoignages de visionnaires autoproclamés qu’il faut, là encore, croire sur parole. Tel a rencontré les prophètes historiques dans un voyage intersidéral, tel autre s’est vu remettre des messages pour participer à l’édification d’un monde nouveau qu’il faudra mériter, bien entendu !

Dans ces deux cas, il y a une double négation, celle, comme nous le disons, de la réalité présente et de l’évolution historique. Tout se passe comme si, d’un coup de ciseaux, on amputait la pensée de sa capacité à appréhender l’environnement tangible et visible. D’où l’invitation pressante faite aux adeptes de rompre avec leurs attaches représentées d’une façon générale par la famille et le milieu social.

Faire ces constatations n’est pas tourner en dérision la spiritualité ou la recherche philosophique. Bien au contraire, ces dernières demandent justement une intelligence libre de connaître, de comprendre, de choisir une voie plutôt qu’une autre. Or, les sectes s’emploient, par stratégie, à rétrécir cette liberté par une altération des fonctions intellectuelles qui nous font reconnaître le temps présent comme réalité inscrite dans une histoire, trajet qui comporte indissociablement passé, présent et futur. C’est le propre des enfants de tenter d’échapper aux affrontements et aux chocs des réalités par le rêve et l’imaginaire. Ainsi, on peut dire que, par ce type de stratagème, les sectes s’emploient à orienter leurs sujets vers une régression infantile.

Pour parvenir à leurs fins, ces groupes vont également pervertir le mode de raisonnement commun à tous les individus quel que soit leur niveau culturel. Tout un chacun confronté à une situation l’analyse à partir d’observations, fait des relations entre les données, se livre à des déductions et en tire des conclusions qui lui conviennent ou non. On pourrait dire, au risque de caricaturer, que c’est un cheminement réflexe, naturel, spontané.

Les sectes orientent volontairement vers un autre type de raisonnement qui, partant d’une apparence de vérité, de faits avérés, va tirer une conséquence fausse et globalisante. Pour l’illustrer, on peut prendre l’exemple des échecs de la médecine dite  » officielle « . Au nom de ces constatations, on déduira que cette médecine est à rejeter en bloc car dangereuse et que, par voie de conséquence, seules les méthodes thérapeutiques de la secte sont valables. En résumé, ce processus falsificateur aboutit à cet axiome, ce précepte :  » nous avons raison puisque les autres ont tort ! «

Par cette  » pirouette  » intellectuelle, l’adepte trouve n’importe quel argument pour justifier la vérité détenue et proclamée par la secte puisque celle-ci est radicale et incontournable. C’est ainsi que, insidieusement, l’esprit critique est laminé et par-là tous les moyens de défense de l’individu anesthésiés.

Autre domaine qui entre dans le champ de la manipulation mentale : le langage. Comme le dit l’auteur de l’excellent ouvrage  » Le langage des sectes « , Laétitia Schlesser-Gamelin :  » La langue constitue, pour celui qui l’utilise, une prise de pouvoir, même bienveillante, sur le destinataire du message « . Or, ce qui caractérise en particulier les sectes, c’est la création d’un  » néo-langage « . Ce thème a été de nombreuses fois évoqué et développé. Aussi, nous ne ferons que le rappeler, c’est par la création de mots nouveaux, ou détournés de leur acception courante, que les sectes exercent aussi leur domination sur l’intelligence des adeptes et leur mode de pensée. Les mots, dans ce cas, ne traduisent plus ce que pense l’individu mais ce qu’il doit penser et faire sien pour intégrer le message sectaire. S’exprimer par ce langage imposé (jusque dans les intonations) est également un critère d’appartenance à la communauté. Ainsi, inviter à refuser le monde réel, pervertir le raisonnement et faire adopter un comportement où les mots se substituent à la pensée, sont autant d’opérations que les sectes mettent en œuvre pour mutiler l’individu et même l’aliéner progressivement à des fins que nous ne cessons de dénoncer. Quoiqu’en pensent les défenseurs des groupes prétendus  » religieux « , la déviance intellectuelle qui est à la base de l’action sectaire est l’antithèse même de la liberté de conscience de la personne.

Comme l’expérience le montre, cette  » réforme de la pensée  » laisse des traces profondes et durables chez les anciens adeptes. Ecoutons-les, aidons-les dans la mesure de nos moyens, à retrouver leur santé intellectuelle qui a été altérée, parfois pendant des années. Il s’agit de mettre ces anciens adeptes en situation de reconquérir leur autonomie et leur identité propre. Il ne s’agit pas pour nous d’idéologie à défendre mais d’humanisme à vivre.

Source : Bulles n°68, 4ème trimestre 2000