Quitter une communauté religieuse rigoriste

Au Canada, la foi recule chez les jeunes générations et laisse place à des parcours de rupture souvent douloureux. Derrière les statistiques, La Presse a recueilli des histoires intimes. Celles de femmes qui ont quitté des communautés pour se réinventer. Au prix de fractures familiales, identitaires et émotionnelles.

Rebecca, Lily et Esther n’ont pas seulement tourné le dos à la religion. Elles ont dû déconstruire un monde entier. Issues de milieux évangélique, musulman et hassidique, elles racontent une émancipation longue, parfois chaotique, toujours marquante.

Rebecca définit sa foi comme un carcan. Élevée dans une famille évangélique rigoriste, elle a grandi entre dogme et contradictions. Elle se souvient de séances d’exorcisme et de l’école à la maison où elle n’a jamais appris l’évolution. « On m’avait toujours dit que la vie commençait avec Adam et Ève ». Alors quand à huit ans, elle visite un musée avec des dinosaures, c’est le choc… « Qu’est-ce qui était vrai ? ». Étiquetée « rebelle » par ses parents, elle multiplie les gestes de rupture à l’adolescence, se rase la tête et enchaîne les soirées dans les bars. Mais elle mettra des années à s’extraire complètement d’un système où « ce que tu crois, c’est qui tu es ». C’est la maternité qui marque le point de non-retour. « Partager la foi avec mon bébé ? Non. Sans aucune hésitation ». Aujourd’hui, elle revendique une liberté conquise de haute lutte. « C’est un refus de la religion, mais pas nécessairement de la spiritualité ». Elle veut juste transmettre à ses filles une règle simple : « Tu as le droit de douter et tu n’es pas obligée de te taire ».

Pour Lily, la religion est d’abord associée à une émotion : la peur. « Je priais parce que j’avais peur ». Peur de Dieu, peur de la honte, peur de transgresser. Les interdits rythment son quotidien. Pas de vernis, pas de shorts au-dessus du genou, pas de sorties avec des garçons. À la mosquée, elle s’oppose aux discours sur le rôle des femmes. « On me disait qu’une femme devait écouter son mari… Moi, je n’aimais pas ça ». Mais elle se heurte au silence des autres jeunes filles, plus inquiètes du regard de la communauté que des règles elles-mêmes. À 21 ans, elle part du jour au lendemain. « J’ai juste pris quelques affaires et j’ai laissé un mot ». Elle coupe les ponts, abandonne ses études et travaille pour survivre. Cinq ans plus tard, tout reste à construire. « Je ne me suis même pas demandé ce que je voulais faire de ma vie ». Aujourd’hui, elle tente un équilibre fragile. Elle aimerait renouer avec ses parents, bâtir une spiritualité à sa manière et garder certains rituels comme le ramadan. Pas facile. Mais pour elle, « tout n’est pas noir ou blanc ».

Esther, elle, n’a pas choisi la rupture. Elle l’a vécue à travers ses parents, qui ont fui la communauté hassidique de Kiryas Tosh. Une sortie marquée par la précarité, l’isolement et la perte de repères. « J’ai surtout l’impression d’avoir subi les conséquences des choix des autres », confie-t-elle. Mais cette liberté imposée ouvre aussi des possibles. Elle le reconnaît en évoquant ses études, la musique et une identité queer. Une vie qu’elle n’aurait jamais pu imaginer autrement. Sans renier ses racines, Esther réinvente son rapport à la tradition.

Derrière ces récits, on retrouve une constante : quitter une communauté ne signifie pas perdre la foi mais implique d’entrer en zone d’incertitude. Partir, c’est choisir et se redéfinir avec le poids d’un héritage.  

(Source : La Presse, 15.03.2026)

  • Auteur : Unadfi