Des victimes d’abus sexuels chez les Témoins de Jéhovah dénoncent l’omerta de l’organisation

Au cours d’une enquête de plusieurs semaines sur les abus sexuels au sein des congrégations Témoins de Jéhovah, le journal Néonmag a pu mener un début de recensement du nombre de victimes présumées en France et en a déjà dénombré 47. Le journal a donné la parole à plusieurs victimes et explique les raisons pour lesquelles très peu d’entre elles dénoncent les abus subis.

Yannick, 51 ans, a été abusée en 1968 à l’âge de 13 ans par un responsable de sa congrégation avec lequel elle faisait du porte-à-porte. Lorsqu’elle a dénoncé son agresseur à sa mère, puis aux Anciens qui l’ont convoquée devant le tribunal interne du groupe, personne ne l’a crue. Pire, elle a été punie et isolée, durant toute une année, des autres membres lors des réunions. La punition levée, elle a dû reprendre le porte-à-porte avec son agresseur qui a recommencé ses abus jusqu’à ce qu’il déménage.

Nés au sein des Témoins de Jéhovah, Michel, 50 ans, et son frère ainé, auraient subi les agressions répétées d’un ami de leurs parents pendant des séances de footing. Après plusieurs mois de silence, leur mère qui avait des doutes obtient les aveux de son frère. Elle prévient les Anciens qui réunissent un comité judiciaire au cours duquel les deux frères sont confrontés à leur agresseur. Personne n’a déposé plainte, pas même les parents. Mais le drame ne s’arrête pas là : un soir Michel découvre que son frère reproduit les viols sur sa petite sœur. Cette nouvelle n’éclatera que lorsqu’elle s’adressera aux Anciens, mais là encore rien ne s’est passé. Michel quant à lui, aujourd’hui suivi en thérapie, a déposé plainte en 2018 malgré la prescription des faits.

Madeleine, 40 ans, n’avait que cinq ans quand elle, sa sœur (trois ans) et son frère (deux ans) ont été agressés par le mari d’un couple d’amis de leur parent auquel ils avaient été confiés. Après les avoir isolés dans sa chambre, l’homme leur a montré des images pornographiques puis a touché le sexe de sa petite sœur. Voyant que Madeleine était en colère il la met à la porte avec son frère. Affolée, l’enfant cherche de l’aide, mais lorsqu’elle revient son frère n’est plus là. L’homme l’a fait entrer dans sa chambre. Trois ans plus tard, Madeleine et sa sœur devront faire face à trois Anciens lors d’un comité judiciaire ; leur agresseur s’est vu retirer ses responsabilités d’assistant ministériel mais aucune plainte n’a été déposée et durant des années les enfants ont croisé leur agresseur lors des réunions hebdomadaires de leur congrégation.

Néonmag a aussi relevé une affaire jugée en 2016 par le tribunal de Bordeaux. Deux sœurs avaient porté plainte contre deux membres de leur communauté qui avaient abusé d’elles. Là aussi un comité judiciaire a été convoqué. L’un des deux agresseurs, un simple fidèle, a été exclu, tandis que l’autre, démis de ses responsabilités au sein du groupe, a pu rester. Les deux hommes ont été condamnés à trois ans de prison ferme dont un avec sursis.

Mais il est rare que ce type d’affaire aille jusqu’au tribunal. En effet la pression et le conditionnement des membres est tel qu’il est difficile pour les victimes de dépasser leur peur du « monde » considéré comme satanique pour chercher de l’aide à l’extérieur.

En outre prouver une agression devant le comité judiciaire est très difficile car les victimes doivent produire deux témoins oculaires des faits pour que leur déclaration soit prise en compte. Les directives écrites de l’organisation indiquent que les accusations d’abus sexuel doivent d’abord être signalées au « bureau de filiale » et que « la dénonciation de ces abus aux autorités est laissée à la libre appréciation des victimes ». Mais pèse toujours sur les adeptes, y compris les victimes, le risque de l’excommunication, sanction très lourde par l’isolement social qui en résulte.

« En France, le silence sur des abus sexuels sur mineurs au sein des Témoins de Jéhovah demeure. À croire que notre pays serait épargné par ce fléau international » déplore l’Unadfi dans un article paru sur son site en juin 2021. Pourtant, au niveau international les chiffres sont effarants. En Australie 1800 victimes ont été dénombrées par la Commission Royale, tandis qu’aux Pays-Bas 292 ont été recensées par l’association Reclaimed Voices. En Belgique cette même association et le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) ont recueilli 287 témoignages.

Pressé de toutes parts, l’organisation a été obligée de réagir en 2019 en affirmant que « les Témoins de Jéhovah ont en horreur les abus sur enfants, et les considèrent comme des actes pénalement répréhensibles. » Mais Christian, un adepte à la marge du groupe, est affirmatif  :  « personne n’ira prévenir les autorités de la République en cas d’abus sur mineurs ». Protéger la réputation du mouvement est prioritaire.

L’omerta au sein des Témoins de Jéhovah est tellement forte que l’article de Néon n’évoque probablement que la partie émergée de l’iceberg. Pour l’instant, « la justice traite ces cas comme des faits de viol en omettant le caractère sectaire dans lequel il a lieu » déplore Charline Delporte, présidente du Centre national d’accompagnement familial face à l’emprise sectaire (Caffes), qui a recensé 20 victimes. Fatiha Wycisk a recueilli 15 autres témoignages.

A l’issu de son enquête, Néon a transmis les chiffres à la Miviludes. « Si les faits racontés sont susceptibles de relever d’une infraction pénale, nous sommes tenus, conformément à l’article 40 du code de procédure pénale, de les signaler aux autorités compétentes» a répondu la mission.

Sollicités dans le cadre de l’enquête, les Témoins de Jéhovah ont renvoyé les journalistes vers des documents consultables en ligne.

(Source : Neonmag, 04.10.2021)

  • Auteur : Unadfi