Prier en direct, expliquer un rite religieux en cinquante secondes ou répondre aux angoisses spirituelles des internautes… Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les influenceurs chrétiens se sont imposé comme de nouveaux médiateurs de la foi. Leur audience se chiffre en centaines de milliers d’abonnés. Et ils ont déjà transformé la manière de parler du religieux.
Ces créateurs de contenu ont appris à parler la langue des plateformes. Ils utilisent des formats courts, un ton familier et une proximité assumée. « Ce ne sont pas des autorités mais des références », analyse le chercheur David Douyère. « Ils se positionnent moins comme des maîtres spirituels que comme des guides accessibles ». Cette posture de proximité est essentielle. Une prière de deux minutes, un conseil spirituel filmé dans une chambre ou un bureau et la foi se glisse dans le quotidien. « L’idée est de permettre l’identification pour poser le locuteur comme partenaire », explique le chercheur. « Le religieux se banalise en resacralisant la vie ordinaire ».
Dans l’espace francophone, plusieurs personnalités émergent. Le dominicain Frère Paul-Adrien d’Hardemare, avec des centaines de milliers d’abonnés, est devenu l’un des visages majeurs de l’évangélisation en ligne. « J’essaye toujours de distinguer ma position personnelle et celle de l’Église », assure-t-il. Mais le paysage reste marqué par une forte présence de courants conservateurs. Selon Carolina Costa, pasteure réformée genevoise, cette domination crée une forme de standardisation. « Les algorithmes écrasent tout le reste et rendent plus difficile la découverte d’un christianisme inclusif ».
Derrière les vidéos pédagogiques ou humoristiques, certains observateurs pointent aussi des enjeux idéologiques. « Sous une image cool et moderne, les discours servent parfois des objectifs précis », souligne David Douyère, évoquant notamment des positions contre l’avortement, l’euthanasie ou les droits LGBTQI+.
Les influenceurs religieux fonctionnent aussi comme un baromètre des inquiétudes sociales. « Ce qui fait cliquer, c’est la face cachée de l’humain, la vie après la mort, les expériences de mort imminente, la sexualité », explique Carolina Costa. Des sujets rarement évoqués en public mais massivement recherchés en ligne. Pour les chercheurs, Internet agit comme une « table d’écoute ». Les créateurs de contenus religieux « captent le bruit du monde, les préoccupations et le langage des gens », note David Douyère. « Ensuite, ils adaptent leur message ».
La visibilité numérique n’est pas sans risques. Commentaires haineux ou polémiques médiatiques accompagnent souvent ces prises de parole. Malgré ces tensions, les institutions religieuses investissent de plus en plus ce terrain. Le pape François a même appelé les évangélisateurs numériques à « samaritainiser ces milieux, pour que la culture contemporaine connaisse Dieu ».
Cette évangélisation numérique pose aussi une question de fond. Quelle forme de foi se construit en ligne ? Selon David Douyère, « ces contenus peuvent entraîner une adhésion implicite à un ensemble d’idées, politiques ou morales ». Et la prochaine révolution pourrait déjà être en marche. Les personnes en quête de sens se tournent désormais vers l’IA plutôt que vers les influenceurs ou les forums. « Cette disponibilité instantanée change radicalement le rapport anthropologique au religieux », explique le politologue François Mabille. « Sans prêtre, sans communauté et sans temps d’attente, la relation au sacré devient immédiate et individuelle. L’IA pourrait ainsi parachever l’individualisation du croire ».
(Source : Le Temps, 26.02.2026)
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