Enquête ouverte par le Parquet de Paris

Le Parquet de Paris a ouvert une enquête à l’encontre de l’Institut francophone de théologie de Jérusalem (IFTJ) et de son dirigeant Jacques Elbaz, un pasteur pentecôtiste membre des Assemblées de Dieu, suite à des soupçons d’abus de faiblesse.

Cette affaire causant de nombreux remous dans le monde protestant français, le journal Réforme a publié un long dossier livrant les témoignages de nombreuses personnes. Des spécialistes se sont penchés sur le fonctionnement des Eglises pentecôtistes, ainsi que sur la problématique de l’abus spirituel. Le journal a aussi donné la parole aux institutions protestantes de France.

Le Parquet avait été saisi en juillet par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) alertée par les témoignages de trente membres du groupe, anciens étudiants, professeurs, bénévoles de l’IFTJ.

Après analyse, la Mission avait conclu : « Les indicateurs d’une dérive de nature sectaire utilisés par la Miviludes sont largement présents dans les témoignages, qui évoquent l’emprise mentale, des manipulations psychologiques, des pressions et des menaces constitutives de l’abus de faiblesse (l’article 223-15-2 du Code pénal) ».

Sollicitée depuis avril par le collectif de victimes, la Miviludes avait déjà connaissance de l’IFTJ. Elle avait enregistré près de 2800 sollicitations sur celui-ci, dont 400 à 500 cas problématiques. Une dizaine d’entre eux a entraîné un signalement au procureur de la République. Un avocat joint par le journal Réforme sur l’affaire prévient que « la justice française appréhende assez mal ce qui relève de la sujétion, des violences psychologiques, des pressions et des menaces lorsqu’elles visent des personnes majeures ». Mais ajoute-t-il, « l’addition des témoignages renforce un dossier, surtout s’ils sont concordants et qu’ils décrivent un mode opératoire ».

Les victimes

Le pasteur baptiste et psychothérapeute, Jacques Poujol(1), explique que lorsqu’au nom de Dieu, une personne profite de sa position pour dominer ses fidèles, pour les mettre sous emprise ou exercer un contrôle constant sur toutes leurs activités et celles de l’Eglise, il y a abus spirituel. Pour lui les problèmes surviennent quand un pasteur peut exercer son ministère sans contre-pouvoir.

Les caractéristiques évoquées par Jacques Poujol se retrouvent dans les témoignages livrés par les victimes au journal Réforme. Elles décrivent un homme autoritaire qui contrôle tout jusqu’aux relations des élèves entre eux.

Selon plusieurs d’entre eux, Jacques Elbaz exerçait un contrôle constant sur les étudiants et les élèves leur interdisant de se rencontrer en dehors des cours et de fréquenter des  pasteurs d’autres Eglises. Un ancien étudiant, Michaël Gerber, venu avec son épouse étudier la théologie à Jérusalem, a rapidement été pris à parti par Elbaz pour avoir organisé un barbecue entre étudiants, puis pour s’être rendu dans une Eglise en ville. Voulant montrer au pasteur l’absurdité de toutes ses interdictions, l’étudiant en a dressé une liste qu’il lui a transmise lors d’une entrevue. Au lieu de se remettre en question, le pasteur l’a signée en l’informant que s’il ne soumettait pas à son autorité il serait renvoyé. Les mois suivants ont été difficiles pour le couple, si bien que l’épouse de Michael a enquêté pour savoir si d’autres personnes avaient souffert de leur passage dans l’institut. Le couple est rapidement sommé d’arrêter par Elbaz et son épouse et le 11 juin 2020, la police vient arrêter Michael suite à un dépôt de plainte pour maltraitance d’enfants. Ecoeuré, il portera « plainte en Israël contre Jacques Elbaz pour diffamation, harcèlement et abus spirituels ».

Mais l’autoritarisme de l’homme ne s’arrête pas là. Jean-Philippe, bénévole à l’institut, n’a pas compté ses heures pour son développement, tant et si bien qu’Elbaz a exigé toujours plus de lui, ne lui laissant plus un jour de repos, allant même jusqu’à lui imposer des objectifs intenables comme la création d’un site web en une semaine. Et il l’a puni en lui interdisant d’assister à un concert organisé au sein de l’école car le site n’était pas achevé.

D’autres anciens membres racontent les humiliations publiques infligées par Elbaz à des personnes fragiles psychologiquement. Plusieurs élèves rapportent aussi que Jacques Elbaz avait essayé de les monter contre leurs proches. D’autres expliquent qu’il n’hésitait pas à faire pression sur eux s’ils contrecarraient ses projets. Ce fut le cas de Julien, son ancien bras droit pressenti pour être pasteur qui raconte qu’après une fausse couche de son épouse, Elbaz lui a interdit de concevoir un enfant car le ministère était prioritaire. A la deuxième fausse couche de son épouse, Elbaz leur a asséné qu’il s’agissait d’une punition divine pour leur désobéissance. Après cela Julien a été mis au placard.

Un ancien coordinateur pédagogique de l’Institut affirme également que Jacques Elbaz a volontairement semé la confusion dans les esprits en utilisant le logo de la Fédération Protestante de France (FPF) sur les documents de l’école et en créant la Fédération protestante de France en Israël (FPFI) afin de profiter de la notoriété de la première pour faciliter des levées de fonds.

Pour Jacque Poujol, il est très difficile pour une victime d’abus spirituel d’échapper à l’emprise car, la plupart du temps, l’abuseur répond à une demande d’aide ou un besoin spirituel. Lorsqu’il y a abus, la victime commence par se remettre elle-même en question car le pasteur étant un élu de Dieu, le critiquer reviendrait à remettre en cause Dieu. « Dans tous les systèmes abusifs, la guerre est déclarée au sujet », ajoute-t-il et « Si vous sentez que l’on vous demande d’une façon ou d’une autre de renoncer à votre liberté, à votre épanouissement personnel, il y a un problème ».

Philippe Gonzalez(2), professeur d’enseignement et de recherche à l’université de Lausanne, explique quant à lui que les fidèles des Eglises pentecôtistes voient dans le pasteur une personne ayant des compétences et des dons spirituels supérieurs à la moyenne, lui permettant de guider la communauté. Mais pour rester un guide crédible il doit parfois exercer
cette puissance spirituelle de façon brutale, surtout s’il est soumis à la critique. Il doit faire taire toute rébellion car « ne pas reconnaître les autorités instituées par Dieu c’est aller contre Dieu ». Considéré comme l’instrument de Satan, le fidèle rebelle n’a qu’une alternative : le repentir. D’où la grande difficulté pour les victimes de faire reconnaître les abus qu’elles subissent.

L’affaire de l’Institut francophone de théologie de Jérusalem (IFTJ) secoue fortement le monde protestant français. Les responsables des
Assemblées de Dieu (ADD), dont est membre Jacques Elbaz, ont lancé une enquête à l’issue de laquelle il prendront les mesures qui s’imposent si les faits sont avérés. Comme tous les groupes pentecôtistes, les ADD accordent une grande importance à l’autorité du pasteur. Mais celle-ci est soumise à une évaluation de ses pairs pour éviter des dérives autoritaires.  Cependant les choses peuvent déraper lorsque certains d’entre eux se pensent au-dessus de toute supervision, soit parce qu’ils sont éloignés géographiquement, soit parce qu’ils ont contribué à fonder une œuvre.

Si Elbaz est membre des ADD, l’institut est une structure dépendant de la Communauté des Eglises Protestantes Francophones qui, elle, défend bec et ongles le pasteur.

L’Alliance évangélique Européenne prend, quant à elle, le problème très au sérieux. Son représentant, Thomas Bucher, explique que si l’enquête judiciaire ne donne rien, il plaidera pour l’organisation d’une enquête interne menée par une délégation neutre.

Le responsable du Conseil National des Évangéliques de France explique qu’une telle affaire n’aurait pu avoir lieu en France car la commission nationale aurait agi rapidement. Son porte-parole ajoute que le Conseil a « conscience que laisser toutes les responsabilités à une seule personne présente toujours un risque.

(Source : Réforme, 10.09.2020)

(1) Jacques Poujol est conseiller conjugal et familial, formateur en relation d’aide et auteur d’Abus spirituels. S’affranchir de l’emprise, Empreinte-Temps Présent, 2015.

(2) Philippe Gonzalez est un spécialiste du protestantisme évangélique, auteur de Que ton règne vienne. Des évangéliques tentés par le pouvoir absolu, Labor et Fides, 2014

Que sait-on de ? L’IFTJ ?

Né d’une famille de confession juive, Jacques Elbaz, se convertit jeune au christianisme et se rattache aux Assemblées de Dieu en 1996. Deux ans plus tard il est envoyé en mission en Israël par l’Action missionnaire, et s’y voit confier trois paroisses dépendant de la Communauté des Eglises Protestantes Francophone, elle-même rattachée à la Fédération Protestante de France (FPF). En 2007, il fonde l’IFTJ qui a pris diverses appellations depuis sa création. Situé à Jérusalem, son siège a été inauguré en présence de Simone Gbagbo (épouse de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo). L’IFTJ est une école francophone de formation en théologie. Et même si Jacques Elbaz affirme le contraire, ses diplômes ne sont reconnus par aucune « des principales institutions protestantes de France » et le système de transfert et d’accumulation de crédits universitaires mis en place par l’Europe n’y est pas valable. (Source : Réforme, 10.09.2020)

 

  • Auteur : Unadfi