Le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité (HCE) entre les femmes et les hommes fait un constat sans appel. Loin d’être marginal, le masculinisme s’impose comme une force idéologique structurée, capable d’influencer durablement le débat public et de nourrir des formes de radicalisation.
À l’origine, le masculinisme se présente comme un mouvement de défense des hommes dans une société jugée « gynocentrée ». Mais, comme le souligne l’historienne Christine Bard, il dépasse largement la simple critique du féminisme. « Il remet en cause le principe même d’égalité entre les sexes, perçu comme une menace ». Cette vision trouve un écho significatif. Selon le rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 60 % des hommes estiment que les féministes ont des revendications excessives.
Le phénomène s’inscrit dans une galaxie plus large, la « manosphère », qui agrège différentes communautés antiféministes, des incels aux coachs en séduction. Si leurs discours diffèrent, tous reposent sur une même mécanique : la victimisation masculine et la désignation des femmes comme responsables d’un prétendu déclin. Cette rhétorique, à la fois émotionnelle et simplificatrice, prospère particulièrement sur les réseaux sociaux.
Depuis la fin des années 2010, cette sphère s’est transformée et durcie. Migration vers de nouvelles plateformes, montée d’influenceurs très visibles, monétisation accrue… Tout concourt à amplifier la diffusion de ces idées. Les contenus les plus virulents, souvent misogynes ou provocateurs, sont aussi les plus visibles. Ils sont portés par des algorithmes qui privilégient l’engagement. Résultat, en moins d’une demi-heure, un utilisateur peut être exposé à des contenus masculinistes.
Les jeunes, particulièrement connectés, constituent une cible privilégiée. Le rapport établit un lien clair entre l’usage intensif de certaines plateformes et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Dans cet écosystème, la colère, le ressentiment et le sentiment de déclassement deviennent des leviers d’audience et, parfois, des produits monétisés via coaching, formations ou abonnements.
Mais l’enjeu dépasse le cadre numérique. Le masculinisme agit comme une porte d’entrée vers des idéologies plus radicales, notamment d’extrême droite. En désignant le féminisme comme ennemi commun, il fédère des courants disparates, nationalistes, identitaires ou conservateurs, et facilite la formation de coalitions réactionnaires. Dans les cas les plus extrêmes, cette radicalisation a été associée à des passages à l’acte violents.
Plus subtil encore, certains acteurs ne rejettent plus frontalement le féminisme, mais en détournent le vocabulaire pour mieux le combattre. Une stratégie qui témoigne d’une mutation profonde du paysage idéologique. En somme, le masculinisme n’est pas une simple réaction marginale, c’est un phénomène structurant, à la croisée des dynamiques politiques, économiques et numériques. Pour le HCE, la réponse ne peut être uniquement technique, elle passe aussi par la régulation des plateformes, la prévention et une éducation renforcée aux enjeux numériques et d’égalité.
(Source : The Conversation, 07.04.2026)
