Ils ont pesé lourd dans l’élection de Donald Trump, s’imposent comme une force religieuse et politique majeure en Afrique et en Asie, et gagnent du terrain dans les banlieues françaises. Longtemps perçus comme marginaux, les évangéliques sont devenus incontournables. Dans Le nouveau pouvoir évangélique, l’historien Sébastien Fath, chercheur au CNRS, livre une radiographie fouillée d’un phénomène religieux en pleine recomposition.
L’évangélisme, rappelle-t-il, est « une expression du christianisme protestant qui se distingue par son accent sur la conversion et le changement personnel ». Un univers pluriel, structuré autour de deux grandes familles : un évangélisme piétiste, attaché à la doctrine biblique vécue, et une branche charismatique-pentecôtiste, aujourd’hui dominante, centrée sur « l’expérience spirituelle, l’émotion et l’action du Saint-Esprit ». C’est au sein de cette dernière qu’émerge une « troisième vague » néo-pentecôtiste, parfois tentée par la conquête politique. Ses fidèles entendent « agir comme un ferment démocratique ou pencher vers un populisme autoritaire ».
En France, malgré une visibilité croissante, l’évangélisme reste minoritaire. « On est passé de 0,3 % de la population à environ 1,6 – 1,7 % aujourd’hui. La dynamique est réelle, mais ce n’est pas un tsunami », nuance Sébastien Fath, qui insiste sur la diversité d’une « nébuleuse très fragmentée ». Dans les quartiers populaires, les églises évangéliques séduisent une jeunesse en quête de repères. « Elles proposent une socialisation dans un cadre normatif très clair », en concurrence, mais pas en guerre, avec l’islam rigoriste. Les réseaux sociaux amplifient cette présence, à travers des pasteures et influenceuses, comme Johanna Exbrayat.
En Afrique, l’évangélisme est devenu une force sociale centrale, parfois critiquée pour les dérives de certains pasteurs-star. Sébastien Fath parle sans détour de la « boutique de Dieu », marquée par « abus d’autorité, prédation financière, parfois abus sexuels ». Mais il rappelle aussi que « la plupart des pasteurs vivent pauvrement » et que nombre d’églises jouent un rôle de substitution à l’État-providence, redistribuant massivement et redonnant une place centrale aux femmes et aux classes populaires.
Sur le plan politique, le lien entre évangélisme et trumpisme est plus ciblé qu’il n’y paraît. « Le soutien à Trump vient essentiellement des white evangelicals, à près de 80 % », explique l’historien, évoquant un électorat populaire, blanc, chrétien, se sentant « méprisé et abandonné par les élites ». La commercialisation d’une « Bible Trump », mêlant texte sacré et symboles nationaux, illustre cette dérive vers un « nationalisme chrétien ».
En Afrique comme en Amérique latine, et désormais en Asie, le phénomène s’accélère. Chefs d’État, premières dames pasteures, réseaux capables de remplir des stades… « La force de frappe électorale de ces églises est parfois supérieure à celle des partis ou des syndicats ». Loin d’être une simple religion importée, l’évangélisme pourrait même devenir « l’un des facteurs de la nouvelle donne souverainiste », en phase avec les attentes des jeunes sur l’emploi, la dignité et l’autonomie.
Reste une interrogation centrale, à l’ère des réseaux sociaux et des « Kardashian de l’évangélisme » : cette visibilité numérique produira-t-elle un ancrage durable ? Pour Sébastien Fath, le nouveau pouvoir évangélique est là mais son avenir dépendra de sa capacité à choisir entre influence spirituelle et tentation hégémonique.
A lire : Le nouveau pouvoir évangélique, Sébastien Fath, 504 pages, Grasset, janvier 2026, 25 €.
(Source : Le Point, 14.01.2026 & Ouest-France, 15.01.2026)
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