Ancienne ministre de la Santé, hématologue et spécialiste de la sûreté sanitaire, Agnès Buzyn livre une réflexion approfondie sur la gestion des risques, nourrie de son parcours à la tête d’institutions clés comme l’IRSN (1), l’INCa ou la Haute Autorité de santé. Alors qu’elle vient de lancer le think tank « Évidences », dédié au rôle de la science dans la société, elle revient sur les enseignements tirés de ses responsabilités et de la crise du Covid-19.
Pour Agnès Buzyn, la gestion des risques repose sur une hiérarchisation permanente : probabilité d’occurrence d’un événement d’un côté, gravité de ses conséquences de l’autre. Prévenir un risque ou en réduire l’impact exige des arbitrages constants, souvent contraints par des moyens limités. Elle rappelle que viser le « risque zéro » est illusoire et que chaque mesure de sécurité doit être proportionnée, sous peine de freiner l’efficacité des organisations.
L’ancienne ministre distingue deux grandes approches de gestion : la méthode déterministe, qui prépare au pire scénario, et l’approche probabiliste, qui vise à réduire la probabilité d’un événement indésirable. Mais au-delà des modèles, la perception collective des risques évolue sans cesse, influencée par l’histoire, l’émotion ou l’opinion publique. Le nucléaire en est un symbole. Longtemps rejeté, il apparaît aujourd’hui comme un rempart contre le réchauffement climatique.
Agnès Buzyn dénonce également les confusions autour du principe de précaution, selon elle détourné de son sens initial. Conçu comme un « principe d’action » visant à combler l’incertitude scientifique, il s’est mué dans l’imaginaire collectif en exigence de protection totale et en source d’immobilisme. Pire, sa lecture rétroactive expose les responsables publics à des jugements fondés sur des connaissances qui n’existaient pas au moment des décisions, comme lors des débats sur les masques en début de pandémie.
À ses yeux, la société française tolère largement les risques « choisis » (tabac, alcool) mais rejette violemment les risques « subis », distorsion qui façonne les politiques publiques. Elle plaide pour une véritable « culture du risque », seule capable d’améliorer la résilience collective et de restaurer la confiance entre citoyens et institutions.
Pour l’avenir, elle appelle à une gestion publique fondée sur la transparence, l’explication des arbitrages et la compréhension des limites de la science en temps de crise, condition essentielle pour tirer les leçons des événements sans empêcher toute prise d’initiative.
(Source : Afis Science, 04.11.2025)
(1) Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire
