Responsabilité juridique des hébergeurs de contenus masculinistes ?

L’idéologie « incel », autrefois cantonnée à des forums comme 4chan ou Reddit, s’est largement diffusée sur les grandes plateformes sociales. Cette propagation est favorisée par les logiques économiques des réseaux sociaux, dont l’objectif principal demeure d’attirer et de retenir les utilisateurs. 

Les contenus les plus polarisants ou extrêmes étant plus susceptibles de devenir viraux, ils génèrent davantage d’engagement et de revenus, tant pour leurs créateurs que pour les plateformes.

La doctorante en science politique Esli Chan décrit un processus progressif de radicalisation : des contenus publiés sur YouTube ou TikTok servent souvent de porte d’entrée avant que les internautes soient redirigés vers des espaces dédiés à la communauté incel. Le manque de transparence sur les algorithmes empêche toutefois de comprendre précisément comment ces contenus sont mis en avant. Et, selon elle, cette opacité encourage les utilisateurs à publier des contenus toujours plus choquants afin d’accroître leur visibilité.

Pierre Trudel, professeur émérite en droit, rappelle que les plateformes renforcent généralement leur modération sous la pression de l’opinion publique, comme après les attentats de Christchurch en 2019. Malgré des engagements, le cadre juridique canadien demeure limité : les géants du Web ne peuvent être tenus responsables de la radicalisation de leurs utilisateurs, sauf s’il est démontré qu’ils avaient une connaissance directe de contenus illégaux, tels que des menaces ou des propos haineux.

Les algorithmes sont au cœur des préoccupations, car ils peuvent contribuer à amplifier, voire encourager, les contenus extrêmes sans que les plateformes aient d’obligations légales fortes pour prévenir ce phénomène. Un projet de loi fédéral visant à imposer une modération plus proactive des contenus est évoqué, mais il n’a pas encore été adopté.

En attendant une évolution du cadre législatif, plusieurs spécialistes estiment que l’éducation constitue le principal levier de prévention. Kara Brisson-Boivin, directrice de recherche chez HabiloMédias, insiste sur la nécessité d’enseigner aux jeunes le fonctionnement des algorithmes, les mécanismes de diffusion de la haine en ligne et les risques liés à la perception d’une fausse majorité d’opinions extrêmes. Développer l’empathie, l’esprit critique et la conscience des conséquences des comportements en ligne apparaît essentiel pour renforcer la résistance collective face aux discours haineux et à la radicalisation.

(Le Devoir, 26.06.26)

  • Auteur : Unadfi