Dans un contexte de tensions géopolitiques, de crises climatiques et d’inquiétudes croissantes, certains secteurs économiques tirent leur épingle du jeu. L’angoisse du lendemain alimente désormais un marché florissant, celui de la survie. Autrefois marginal, le survivalisme se banalise, au point de devenir presque « tendance ».
Longtemps marginalisé, le survivalisme s’est progressivement démocratisé. « C’est une culture ancienne, surtout nord-américaine, qui connaît des cycles de visibilité selon les contextes géopolitiques », explique le sociologue Bertrand Vidal, auteur de Survivalisme. Selon lui, la pratique s’est transformée. « Aujourd’hui, elle attire souvent des personnes plutôt privilégiées, vivant dans des pays sûrs, mais traversées par le fantasme du retour à la nature et l’idée que c’était mieux avant ».
Dans les années 2010, le terme survivalisme devient trop connoté. Les acteurs du secteur préfèrent parler d’outdoor, de prepping, d’autonomie ou encore de collapsologie. Mais derrière ces mots plus neutres, l’inquiétude reste la même. « Ce n’est pas une tendance nouvelle, mais le contexte actuel ajoute une couche supplémentaire dans cette quête de résilience. On a de bonnes raisons d’être survivalistes », estime Bertrand Vidal. La pop culture a aussi joué un rôle majeur. « Les jeux vidéo, séries ou films ont rendu cette idéologie tendance ». Et les événements récents, comme la guerre en Ukraine ou la crise énergétique, ont amplifié ce sentiment. En France, certains discours publics évoquant « réarmement », « guerre agricole » ou « sacrifices à venir » contribuent à installer un climat anxiogène. Symbole de cette inquiétude, le gouvernement a publié, en novembre 2025, un manuel de préparation aux crises. Intitulé Tous responsables, il invite la population à anticiper catastrophes naturelles, accidents nucléaires, crises sanitaires ou attentats. Pour Bertrand Vidal, « ce manuel institutionnalise une angoisse, l’idée que quelque chose va arriver, et donc, que les survivalistes avaient peut-être raison. ».
Dans ce contexte, un véritable marché de la survie se développe. Les entreprises d’équipement outdoor l’ont bien compris. Des stages de « bushcraft », ou art de vivre dans la nature, attirent un public urbain en quête d’autonomie. Chez Décathlon Travel, ces formations rencontrent un succès croissant. « Au départ, les clients venaient chercher le frisson. Aujourd’hui, ils veulent surtout acquérir des compétences », observe Estelle Verdier, directrice de la plateforme. Les ventes suivent la même logique. Au Vieux Campeur, les produits liés à la survie progressent au rythme de l’actualité internationale. « Au début de la guerre en Ukraine, les filtres à eau ont explosé. Aujourd’hui, ce sont les panneaux solaires, les batteries rechargeables et même les couvertures de survie », constate son directeur général, Aymeric de Rorthays. Même constat chez Lyophilise & Co, spécialiste de l’alimentation longue conservation. « Les produits liés aux situations de crise représentaient 10 % de notre chiffre d’affaires. Aujourd’hui, c’est 25 à 30 % », explique sa fondatrice, Ariane Pehrson. « Dès qu’un événement grave survient dans le monde, la demande repart ». Mais le profil des clients évolue. « Ce ne sont pas forcément des survivalistes alarmistes, plutôt des gens prévoyants », nuance-t-elle.
Au-delà des ventes d’équipements, le survivalisme raconte aussi quelque chose de notre époque. Une quête de sens et de contrôle dans un monde incertain. « Dans la vie quotidienne, on est souvent dans la routine métro-boulot-dodo. Les stages de survie permettent de se raconter une autre histoire, celle du héros capable de se débrouiller seul », conclut Bertrand Vidal.
(Source : Ouest-France, 24.02.2026)
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