Chronique d’une emprise numérique 

Seule chez elle avec ses bébés, la romancière et journaliste Anna Stothard cherchait du réconfort sur son téléphone. Comme beaucoup de jeunes mères, elle scrolle Instagram entre deux biberons, à la recherche de réponses à ses peurs diffuses et à son manque de sommeil. L’algorithme, attentif à sa détresse, lui sert d’abord des contenus inoffensifs. Puis, un jour de mai 2019, son pouce s’arrête sur le visage apaisant d’un vieil homme…

Il se présente comme « chaman et coach de développement personnel », parle de gratitude, de potager et d’acceptation du moment présent depuis ce qui ressemble à un abri de jardin. Rien d’inquiétant. Elle ne s’abonne pas, mais l’algorithme, lui, insiste. L’homme s’immisce peu à peu dans son quotidien numérique, entre photos de bébés et intérieurs parfaits. Bientôt, Anna suit ses diffusions en direct presque chaque nuit, bercée par sa voix pendant qu’elle berce ses enfants.

L’isolement, l’épuisement et la répétition créent une vulnérabilité dont elle n’a pas conscience. Elle croit garder le contrôle, persuadée qu’il ne s’agit que d’un divertissement inoffensif. Pourtant, les mécanismes classiques de l’emprise sont déjà à l’œuvre : flatteries personnalisées, langage pseudo-scientifique, mise à l’écart des « sceptiques », invitations à des consultations coûteuses. Le « love bombing » s’installe, insidieux, dans l’intimité de ses nuits blanches.

Quand les bébés grandissent et qu’elle se connecte moins souvent, le ton change. Le gourou s’inquiète de ses absences, la décrit comme « spéciale », prétend percevoir des « forces négatives » autour d’elle. Il évoque des éléments très personnels de sa vie professionnelle, facilement trouvables en ligne. Puis, un jour d’août, il publie la photo d’un parc situé près de chez elle, à Londres. Le virtuel vient de franchir la frontière du réel. Terrifiée, Anna coupe tous ses réseaux sociaux. Elle n’a jamais envoyé d’argent. Mais elle réalise qu’elle a frôlé quelque chose de plus grave, la perte de son esprit critique. Des mois plus tard, cherchant des traces de cet homme depuis un ordinateur public, elle découvre qu’il a disparu d’Internet, comme s’il n’avait jamais existé.

Son expérience éclaire une zone grise de notre époque, celle où l’influenceur bien-être peut, sans structure ni temple, devenir une figure d’autorité quasi spirituelle à portée de clic.

Anna Stothard tirera de cette expérience la matière de son futur roman Follow Her. Avec le recul, elle reconnaît que cet homme ne lui a, en apparence, rien fait. Il l’a même aidée à traverser une période difficile. Mais le trouble demeure. La sensation d’avoir été doucement façonnée par un algorithme qui avait compris sa détresse avant elle. Et l’intuition d’avoir approché, sans le savoir, les frontières d’une secte numérique. 

(Source : Good Housekeeping, 08.01.2026)

  • Auteur : Unadfi