Affaire Epstein, des millions de pages, des milliers de fantasmes 

La publication par l’administration américaine de plus de trois millions de pages liées à l’affaire Jeffrey Epstein devait éclairer un dossier tentaculaire. Elle a surtout ravivé l’imaginaire conspirationniste sur les réseaux sociaux.

À peine les documents rendus publics, des messages affirmant que ces révélations « ne sont que la partie émergée de l’iceberg » ou qu’elles visent à « cacher une immense forêt de corruption » ont proliféré. Pour Julien Giry, maître de conférences à l’Université de Tours et spécialiste des théories du complot, ce phénomène illustre un effet « paradoxal et à double tranchant » de la transparence parce que « chaque nouvelle publication devient un terreau fertile pour de nouveaux récits alternatifs ».

Le mot « pizza », par exemple, a cristallisé l’attention. Il a été mentionné 849 fois dans les documents. Pour certains internautes, cela suffit à relancer le « pizzagate », cette théorie née en 2016 affirmant qu’un réseau pédocriminel lié à Hillary Clinton opérait dans une pizzeria. Des extraits de messages sortis de leur contexte sont ainsi brandis comme des preuves supposées. Sur Instagram, une vidéo suggérant que « les élites adorent les soirées pizzas » a été vue plus de 650 000 fois. Les recherches Google associant « pizzagate » et « Epstein » ont, selon Google, explosé. Au-delà de ce mot-clé, la simple présence de noms de personnalités dans les documents suffit à alimenter les soupçons. « Ces noms lâchés en pâture, sans vérification ni contextualisation, vont immédiatement être associés à des accusations abjectes par une communauté complotiste radicale », analyse Tristan Mendès France, spécialiste des cultures numériques.

Et la désinformation est encore amplifiée par des faux contenus générés par intelligence artificielle. Une photo truquée d’Epstein avec le maire de New York Zohran Mamdani, relayée par le conspirationniste Alex Jones, ou de faux articles attribués à des médias crédibles et liés au réseau russe Storm-1516, ont circulé pour suggérer des liens imaginaires avec des dirigeants politiques. Pour Julien Giry, tous les ingrédients d’un « cocktail parfait de conspirationnisme » sont réunis : pouvoir, argent, pédocriminalité et figures publiques. Et le fait que 2,5 millions de pages restent non publiques nourrit encore davantage l’idée que les informations les plus importantes ont été cachées. 

(Source : Le Parisien, 07.02.2026)

  • Auteur : Unadfi