Les contenus liés à l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (SDJ) explosent sur TikTok, Instagram et YouTube. Derrière les recettes de pain maison, les SUV familiaux et les coiffures impeccables, se joue une nouvelle forme d’évangélisation en phase avec la vague conservatrice qui traverse les réseaux.
Des figures comme Nara Smith, Ballerina Farm, Mayci Neeley ou Mikayla Matthews, protagonistes de la série The Secret Lives of Mormon Wives, cumulent des millions d’abonnés. Elles mettent en scène un quotidien idéalisé de mères de famille, entrepreneuses et souriantes. « Les tiktokeuses les plus célèbres ne sont pas très explicites sur leur affiliation à l’Église SDJ », observe Erin Clark, doctorante en science des religions à l’Université de Leeds et spécialiste de l’Église mormone. Le mot mormon est rarement prononcé. « Le message est subliminal. Si l’on admire ces influenceuses, pourquoi ne pas reproduire leurs recettes, acheter la même voiture, et même, après tout, devenir mormones comme elles » analyse la chercheuse.
L’Église SDJ n’a pas découvert Internet hier. Dès 2008, elle publiait des règles incitant ses fidèles à exposer leur vie en ligne. Mais la pandémie de 2020 a marqué un tournant. Le démarchage missionnaire s’est déplacé sur Facebook. Depuis, « on sait que beaucoup d’argent est investi dans l’influence », affirme Erin Clark, même si « ces informations ne sont pas communiquées à l’extérieur du mouvement ». En 2025, une créatrice de contenu, Alitzah Stinson, a révélé avoir reçu une proposition de partenariat de l’Église. Parmi les consignes : « employer un ton joyeux et optimiste » et « ne pas mentionner d’autres Églises ou marques ».
Paradoxalement, cette nouvelle vitrine numérique repose largement sur des jeunes femmes, alors que l’Église reste dirigée par une hiérarchie « masculine, blanche et relativement âgée ». Reconnaître que l’essentiel du travail missionnaire se fait désormais sur Instagram et TikTok poserait la question délicate de la redistribution du pouvoir. Pour éviter le débat, l’institution pratique ce que Erin Clark appelle le cherry picking : « On prend des morceaux spécifiques de la doctrine qu’on apprécie et on dissimule les aspects qui ne nous conviennent pas ». Ainsi, dans la série Disney+, les influenceuses ne portent pas les sous-vêtements de pudeur obligatoires, parlent librement de sexualité, compensent l’interdiction de caféine par des litres de soda. En revanche, silence sur les sanctions disciplinaires, les rituels du temple ou la difficulté de critiquer l’institution, des sujets pourtant largement documentés par d’anciens membres, comme la youtubeuse aux 500 000 abonnés Alyssa Grenfell.
La moitié des participantes de The Secret Lives of Mormon Wives ne sont aujourd’hui plus mormones. Certaines dénoncent désormais le racisme de la doctrine, son rejet des personnes LGBT+ ou le tabou autour des violences sexistes et sexuelles.
En 2024, l’Église a publié un communiqué critiquant la série pour ses « stéréotypes » et « fausses représentations grossières ». Mais pour Erin Clark, « si la hiérarchie ne supportait pas cette émission, elle aurait fait des pieds et des mains pour la faire interdire. Ça n’a pas été le cas. » Car malgré tout, « la doctrine y est toujours diffusée ».
Mariage précoce, maternité valorisée comme vocation, féminité idéalisée… L’image renvoyée par ces influenceuses s’inscrit parfaitement dans la tendance conservatrice qui prospère en ligne. Et le phénomène dépasse les États-Unis. L’ex-candidate suisse de télé-réalité Haneia Maurer a ainsi quitté la France pour épouser un mormon américain et se convertir.
(Source : Télérama, 02.02.2026)
A lire aussi sur le site de l’Unadfi : Les mormones à la conquête des réseaux : https://www.unadfi.org/actualites/domaines-dinfiltration/internet-et-theories-du-complot/les-mormones-a-la-conquete-des-reseaux/
