Nous n’étions pas armés

Christine de Védrines revient ici sur une affaire dont elle a été l’une des principales victimes, l’affaire des « Reclus de Monflanquin », médiatisée mais restée assez énigmatique jusqu’à son dénouement lors du procès du « gourou » Thierry Tilly, à Bordeaux en 2012.

Si le procès a été l’occasion de faire connaître les faits qui, de 2000 à 2010, se sont déroulés à Monflanquin puis en Angleterre, ce témoignage personnel reflète le besoin de comprendre, et de faire comprendre, ce qui lui est arrivé, comment et pourquoi elle a pu être entraînée dans cette spirale infernale, à la suite de son mari, et avec leurs trois enfants.

Pendant dix ans, Thierry Tilly, recommandé comme conseiller par un avocat et par la belle-soeur de Christine, va mettre onze personnes de la famille de Védrines sous une redoutable emprise. Onze personnes, de 15 à 90 ans (trois générations), qui vont peu à peu se couper de leurs amis, de leurs familles, sans que les raisons de leur isolement transpirent jamais : les quelques proches qui avaient rencontré le « gourou » mais mis en doute ses propos ont été habilement « diabolisés » puis rejetés. C’est le cas de Jean Marchand coupé de sa femme et de leurs deux enfants, qui fera connaître l’affaire dans les média.

Comme « l’araignée tisse sa toile », Tilly s’infiltre insidieusement dans la famille et la manipule mentalement. Il exploite les failles et fragilités de chacun, divisant pour mieux régner, suggérant habilement que la famille est menacée d’un prétendu complot dont il la protège grâce à ses relations. Pour plus de sécurité, il s’est proposé pour gérer lui-même les biens de la famille.
Ayant réussi à créer une véritable peur collective et à passer pour le sauveur providentiel, il va, au cours des années qui suivent, déposséder la famille de tous ses biens.

Le récit de Christine de Védrines, complété des témoignages de son époux et de chacun de leurs trois enfants, lève le voile sur ces années de « réclusion » de la famille, d’abord dans la propriété familiale des Védrines, puis, lorsque tous les meubles auront été saisis, dans la maison d’un des frères, proche de Monflanquin. « Invisible mais très présent », Tilly donne des ordres par téléphone ou par mail, justifiés par les menaces pesant sur la famille, dit-il : surtout ne pas communiquer avec l’extérieur, laisser le téléphone sonner, ne laisser entrer personne, fermer les volets, etc. La vie quotidienne est difficile, le moindre incident est interprété comme une preuve des menaces dénoncées par Tilly. Peu à peu, tous « perdent la notion du temps » : « les mois, les années glissent, aussi irréels que des ombres ».

Progressivement, tous les membres de la famille vont rejoindre Tilly qui réside à Oxford (Grande-Bretagne). C’est là que Christine se retrouve « au cœur de la toile », devenue le « bouc émissaire » de cette machination. Sommée de révéler la cachette secrète d’une prétendue fortune familiale, elle est de plus en plus harcelée, jusqu’à l’odieuse séance de torture de janvier 2008.

Christine est séquestrée pendant plusieurs jours dans une petite pièce, assise sur une chaise face au mur, empêchée de dormir, sous la garde de son mari, son beau-frère et sa belle-sœur chargés d’appliquer les consignes de Tilly qui intervient de temps en temps, crie et frappe éventuellement. Ce « procès stalinien » ne prend fin que lorsque la victime perd conscience. Il lui faudra plusieurs jours pour être de nouveau capable de marcher, et elle garde des séquelles physiques de cet épisode.

Devant la violence de ces méthodes inhumaines, son beau-frère se révolte et quitte le groupe : il est le premier à sortir de l’emprise de Tilly. Par la suite, Tilly décide que Christine doit travailler, comme son mari, ses enfants et ses neveux. Ce sera sa chance, car elle va trouver auprès de son employeur, un restaurateur français, l’aide et les conseils qui lui permettront de s’enfuir. En mars 2009, elle quitte l’Angleterre, bien décidée à dénoncer Thierry Tilly et à tout mettre en oeuvre pour sortir son mari et ses enfants de l'emprise de cet homme.

De retour à Bordeaux, assistée de Me Daniel Picotin qui suit cette affaire depuis que Jean Marchand a porté plainte, elle rencontre le juge d’instruction et porte plainte à son tour, pour « abus de faiblesse, séquestration avec actes de barbarie, abus de confiance, escroquerie. ».

Tilly est arrêté en octobre 2009, mais il faudra encore quelques semaines et l’aide de professionnels pour que la famille, restée à Oxford, encore sous emprise, consente à ouvrir les yeux. Le procès aura lieu en septembre 2012, condamnant Tilly à huit ans d’emprisonnement, peine qui sera portée à dix ans lors de l’appel en 2013.

Face à un tel manipulateur, « nous n’étions pas armés », explique Christine de Védrines. Ce livre se veut aussi un appel à la vigilance. Car s’il est faux de dire qu’une telle histoire peut arriver à n’importe qui, il est vrai que, par bien de ses aspects, cette tragédie familiale éclaire sur les techniques grâce auxquelles un manipulateur habile peut amener des personnes à « croire à l’incroyable », pour reprendre le titre de l’étude de Romy Sauvayre1. Adaptation du message aux aspirations de l’interlocuteur, instauration d’un sentiment de confiance par la sympathie et la considération, crédibilité des intervenants, expériences personnelles et subjectives de la véracité des propos du manipulateur, poids du groupe, tous ces éléments conduisent à une confiance qui l’emporte sur les doutes éventuels et conduit à une adhésion inconditionnelle.

Mieux avertis des risques et informés des méthodes de manipulation, certains parmi l’entourage proche de ces onze personnes auraient peut-être repéré plus tôt l’emprise sectaire dans ce qu’ils croyaient être l’expression d’une liberté personnelle. Le secret, conseillé par Tilly à toute la famille, n’avait d’autre but que l’éloignement des personnes susceptibles de percevoir ses manipulations.

1 Croire à l’incroyable, Romy Sauvayre, PUF,2012. Note de lecture dans Bulles n°116, 4ème trim 2012
 
Auteur : 
Christine de Védrines
Editeur : 
Plon, 2013
Date de publication : 
Lundi, 30 Décembre, 2013

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Dernière modification le 17 mai 2018