Cinq ans de cauchemar

Manuel Sanson, journaliste, a recueilli le témoignage d’un couple tombé progressivement sous l’emprise d’une femme, Françoise Dercle, qui se faisait appeler « Reine » ou « Déesse de la beauté » : Eric et Julie ont vécu pendant cinq années dans la secte qu’elle dirigeait d’une main de fer, le « Parc d’Accueil » de Lisieux, en Normandie.

 

L’affaire du « Parc d’accueil » a connu son dénouement judiciaire, le 16 octobre 2013, avec la condamnation de Françoise Dercle à cinq ans de prison ferme par la cour d’appel de Caen .

 

Ce livre-témoignage a été écrit avant le procès en appel.

 

Entre 2002 et 2007, Eric et Julie se sont retrouvés « sous la coupe d’une manipulatrice détraquée ». Eric a mis du temps à s’en apercevoir mais le reconnaît aujourd’hui : « nous sommes bel et bien tombés dans la toile de l’araignée Françoise Dercle ». Mais « nous ne sommes pas tombés dans le piège par hasard, nous étions déjà très réceptifs » explique-t-il.

 

Tous deux en rupture familiale lorsqu’ils ont rencontré cette femme, ils évoquent séparément leur parcours, depuis la descente aux enfers jusqu’à leur récente résurrection.

Au cours du procès en première instance, Eric ne peut s’empêcher, en observant son ancien « guide », de se remémorer le calvaire qu’elle leur a fait subir : sentiments, situations, anecdotes lui reviennent en pagaille, avec le souvenir des violences physiques et sexuelles, du harcèlement psychologique, de l’escroquerie financière…

 

Enfant dépressif, souffrant d’une absence de relation avec son père, du divorce de ses parents, des moqueries de ses camarades de classe à cause de sa petite taille, d’un apprentissage qui ne le satisfait pas, Eric ressent un malaise, un mal de vivre, que même la musique qu’il pratique en semi-professionnel ne parvient pas à faire disparaître. Il se tourne alors vers la religion mais reste en « manque », en situation d’abandon. Et c’est alors que par l’intermédiaire de Camille, une de ses connaissances, il rencontre Françoise Dercle.

 

La trajectoire de Julie est différente. Issue d’une famille aisée, catholique pratiquante, élève d’un établissement privé catholique, elle souffre cependant d’une comparaison avec sa sœur ainée, plus brillante qu’elle sur le plan scolaire. Lors d’un travail temporaire auprès d’enfants handicapés, elle découvre un métier : elle sera éducatrice spécialisée.

 

Elle a 20 ans lorsqu’un drame frappe sa famille. Tous se tournent alors vers une nouvelle église évangélique. Mais alors que les problèmes s’arrangent, Julie ressent un mal-être, une souffrance profonde et la religion ne l’apaise plus. Elle traverse une grave dépression. Et lors d’une rencontre évangélique à Lisieux, où l’emmène son amie Camille, elle fait la connaissance de Françoise Dercle et tombe sous le charme : « elle m’écoute des heures lui conter mes problèmes … ces longs entretiens s’apparentent à une psychologie divine … elle dégage une impressionnante sérénité ».

 

Sur ses conseils, Julie quitte Laval et son travail et vient s’installer à Lisieux où Françoise Dercle dispense alors un enseignement religieux libre et rénové. Elle aurait en effet reçu, quelques années auparavant, « une révélation divine lui intimant de gagner Lisieux et d’y sauver de pauvres âmes à la dérive ».

 

Arrivant à Lisieux, Eric et Julie ont le coup de foudre. Ils s’installent ensemble.

 

Petit à petit autour de Françoise Dercle se forme un groupe de fidèles, installés dans des locaux désaffectés d’un lycée professionnel. La mère et les frères d’Eric rejoignent le groupe. D’autres suivront.

 

Avec ses adeptes, Françoise Dercle a une relation maternelle et les amène à couper toute relation avec leurs familles respectives. Lorsque le père de Julie, inquiet du comportement de sa fille et soupçonnant une emprise sectaire,se présente à Lisieux pour la rencontrer, elle appelle Françoise Dercle à son secours ; cette dernière accueille les parents et leur explique que leur fille ne leur appartient plus, qu’elle-même a pris la relève.

 

A partir de ce moment, tous subiront les dérives de la gourelle : travail épuisant, humiliations, châtiments corporels, tortures psychologiques. Elle met en place des séances de « cœur à cœur » où tous doivent exposer, en public, leur vie et leurs pensées intimes.

 

Elle régente tout, s’immisce partout, tout doit passer par elle. C’est le règne absolu de la délation systématique.

 

Puis le sexe s’impose peu à peu, par petites touches. Les adeptes glissent d’un enseignement spirituel à des rapports plus charnels. Le « cœur à cœur » se termine par de longues séances de câlins, Françoise Dercle désignant les partenaires. C’est ce qu’elle appelle les « Navigations » : « ce ne sont pas des rapports sexuels, déclame notre gourou. Nous sommes dans le céleste ». Elle a pris le contrôle des corps.

 

Sur le plan financier, Françoise Dercle « n’a jamais cessé de ponctionner ses adorateurs » : près de 400 000 €. Tout y passe, économies, salaires, les adeptes étant corvéables à merci.

 

Tous sont désormais sous son emprise et, malgré tout ce qu’elle leur fait subir, ils continuent à quémander des miettes de son amour.

 

La délivrance viendra d’une adepte, qui en se confiant à son employeur, entrainera la chute de la « reine ». Une plainte est déposée pour viol, violence volontaire et escroquerie.

 

La machine policière se met en marche. L’enquête démarre. Les membres du groupe sont, à ce moment, au bout du rouleau ; plusieurs ont des pensées suicidaires. Françoise Dercle leur parle de plus en plus de la mort.

 

Juin 2007, la police investit les lieux. Françoise Dercle est arrêtée, Eric aussi. D’autres arrestations auront lieu, conduisant à la détention provisoire pour la gourelle et une adepte considérée comme son bras-droit.

 

L’instruction durera 5 ans. Seule Françoise Dercle sera poursuivie pour « abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de situation de faiblesse d’une personne vulnérable pour la conduire à un acte ou une abstention qui lui sont gravement préjudiciable ».

 

Le procès se tient à huis clos en novembre 2012. Une psychologue spécialiste des mouvements sectaires ramènera Françoise Dercle, qui se pensait l’élue céleste, à un rang de gourou, de « vulgaire détraquée mentale ».

 

Le réquisitoire du procureur restera un moment fort pour Eric, Julie et tous les autres : leur statut de victimes est enfin reconnu.

 

Pour Eric et Julie la reconstruction fut lente et difficile, rendue possible grâce à l’aide des parents de Julie et d’une psychologue spécialisée dans les phénomènes sectaires. Ils se marient à leur sortie du groupe.

 

Ce livre, ils le souhaitent, servira peut-être à d’autres. En faisant le bilan de leur calvaire, ils constatent qu’il ne faut pas se croire plus fort que les autres ; l’emprise peut toucher n’importe qui. Il ne faut jamais se penser à l’abri et rester toujours vigilant. 

Auteur : 
Eric et Julie Martin avec Manuel Sanson
Editeur : 
City Coll.
Date de publication : 
Lundi, 2 Avril, 2018
Thèmes : 

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Dernière modification le 20 avril 2018